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Les @mers du CESM


Les @mers du CESM - 19 avril 1944 :

Le cuirassé Richelieu participe au bombardement de Sabang, base japonaise en Indonésie. Le navire français, ayant rejoint l’Eastern Fleet commandée par l’amiral britannique Somerville, prendra part à trois autres opérations visant des bases navales ennemies. Après 52 mois passés en mer, le bâtiment rentre à Toulon le 1er octobre 1944. À nouveau déployé en Asie du Sud-Est l’année suivante, le bâtiment assistera à la capitulation du Japon dans la rade de Singapour le 23 septembre 1945.





mardi 3 décembre 2013

"Le basculement océanique mondial" de O. Chantriaux et T. Flichy de la Neuville

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Messieurs Olivier Chantriaux et Thomas Flichy de la Neuville nous offrent un ouvrage de géopolitique majeur. Osons-le dire, il est destiné à faire date. Il est dans la droite lignée des livres :

  • Le problème militaire français (Paris, éditions Flammarion, 1937) de Paul Reynaud,
  • Le problème du porte-avions d'Hervé Coutau-Bégarie (Paris, éditions Economica, 1990),
  • France-su-Mer - un empire oublié (Monaco, éditions du Rocher, 2009) de Philippe Folliot et Xavier Louy.

Ces livres ont en commun de défendre une thèse, un projet stratégique majeur dans un court ouvrage. Le parti pris de l'auteur de ce blog est de dire que leur valeur ajoutée est d'avoir raison.

 

Le basculement océanique mondial propose une lecture Géopolitique du monde et de sa composition. Il s'agit pour les auteurs de présenter ce que serait actuellement le pivot du monde. Il ne serait pas (encore ?) en Asie de l'Est mais en Iran. L'espace de confrontation en est l'océan Indien.

 

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  © Wikipédia.


Il y aurait trois camps qui s'affronteraient :

  • les anciennes civilisations océanes (Europe, Etats-Unis et Japon),
  • le pivot dormant des principautés continentales (Iran, Arabes et Ottomans),
  • les empires de la terre (Brésil, Inde et Chine).

La caractéristique majeure du premier camp est un rétrécissement de l'empreinte navale de ses différentes constituantes. Cette diminution des volumes navals et maritimes va de pair avec le déplacement de l'activité économique à l'Est du continent eurasiatique. 


Ce qui n'empêche pas que ces différentes puissances continuent à investir dans leurs marines et conservent une avance technologique. Les deux auteurs citent à cet effet Joseph Henrotin qui "a raison d'établir une relation positive entre le coût des bâtiments les plus récents, leur perfectionnement technologique et leur durée d'emploi" (in Les fondements de la stratégie navale au XXIe siècle, Paris, éditions Economica, 2011).

 

Cet effort est d'autant plus marquant qu'ils affrontent des faiblesses, tant démographiques (Japon) que financières ou autres.

 

Les empires de la terre sont le Brésil, l'Inde et la Chine.

 

Le Brésil bascule en douceur vers la mer, c'est l'une des caractéristiques de son évolution nous disent les auteurs. Brasilia doit affronter le complexe sécuritaire américain dans la mer des Antilles et la réactivation de la IVe flotte (2004). N'est-ce pas Mahan qui disait (The problem of Asia: Its Effect upon International Politics, 1900) que la sécurité des Etats-Unis se jouait à partir du Nord de l'Amazone? Mais il y a aussi la présence navale de la Russie et de la Chine. Moscou et Pékin ne sont pas insensibles aux réserves fossiles et minières du continent. D'où la nécessaire constitution d'une marine pour défendre l'Amazonie Bleue.

 

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© Wikipédia. L'empire du Tibet sous l'empereur Songtsen Gampo (605 - 650 AP JC.

 

L'Inde est un ensemble historique de diverses entités politiques qui ont été très marquées par l'influence du Heartland (Mackinder, The geographical pivot of history, The Geographical Journal, 1904). L'avènement de l'empire de Songtsen Gampo (605 - 650 AP JC) en est le plus grand exemple. C'est le fait que l'Inde tourne le dos à la Mer pour se concentrer sur ses querelles intestines qui ouvre la voie à la colonisation européenne. L'action de Suffren montrera comment les Européens surent exploiter avec brio ces divisions intestines. Avec le processus d'accès à l'indépendance, la marine indienne se constitue. Les deux auteurs citent Pannikar, qui écrivait en 1940 : "Pour l'Inde, l'océan Indien est une mer vitale. Sa liberté dépend de la liberté de cette mer vital. Aucun développement industriel, aucune croissance économique, aucune structure politique stable ne sont envisageables si ses rivages ne sont pas protégés". Là est la consécration de ce mouvement historique.

 

Nos deux auteurs ouvrent le chapitre sur la Chine avec à-propos en relatant l'ascension de la marine chinoise au XIVe siècle sous le commandement de l'amiral Zeng He. Les témoignages historiques rapportent que les jonques étaient gigantesques pour les plus grandes : une centaine de mètres, plus grandes que nos deux et trois ponts. Les escadres chinoises allaient jusque dans le golfe Persique. Certaines personnes soutiennent que des cartes tendraient à prouver que Zeng He avait mené ses navires jusqu'en Amérique...

Mais à partir de 1368 la Chine se ferme de nouveau à la mer. Ce tropisme continental chinois marque toute son histoire. La Chine s'ouvre à la mer par la force et s'y ferme pour reconstituer l'empire du milieu. A la remarque près que c'est au XIe siècle que la Chine s'ouvre à la mer car rejetée sur les côtes par les barbares. Elle tourne le dos pour reprendre ce qu'elle a perdu. Aujourd'hui, aucune menace continentale ne l'oblige à tourner le dos à la mer.

La Chine, devenue usine du monde, se doit de protéger ses routes maritimes et d'en explorer, peut-être, de nouvelles, l'Arctique notamment, où elle entre en concurrence directe avec son voisin russe. Le développement de la MAPL (Marine de l'Armée Populaire de Libération) suit donc ces ambitions. Et en Chine, la plus grande des victoires est la bataille que l'on n'a pas livrée (donc que l'on a remportée sans user des armes).

 

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L'océan Indien est le centre des échanges maritimes. Il borde le centre des plus grandes réserves mondiales d'hydrocarbures. L'Iran, au coeur du système énergétique mondial, serait le pivot, la clef de voûte du système. N'est-ce pas vers le Nord de l'océan Indien que convergent toutes les missions de protection du trafic maritime ? N'est-ce pas à travers le dossier iranien que s'affrontent les anciennes civilisations océanes et les empires de la terre ? Téhéran n'est-elle pas une des clefs du Heartland, notamment en Afghanistan ?

 

C'est toute l'histoire des Perses, des Arabes et des Ottomans qui est relatée dans ces chapitres, de leur ouverture à leur fermeture à la mer. Les auteurs présentent l'enfermement atomique de l'Iran. Ce qui n'a pas empêché une partie de l'Iran de se tourner véritablement vers la mer, comme en témoigne l'envoi de navires iraniens en Méditerranée et dans l'océan Indien ; si la marine iranienne ne saurait rivaliser techniquement avec les forces modernes des pays occidentaux, elle s'avère néanmoins redoutable si elle se déploie en « poussière navale » et entrave, ainsi, la circulation maritime. Ces principautés continentales se caractérisent historiquement par un refus de la mer.

Mais ce n'est plus vrai aujourd'hui. Nous noterons avec intérêt que les monarchies du Golfe ne s'offrent plus des vaisseaux pour en tirer prestige. Mais elles développent leur puissance maritime, de l'océanographie à l'industrie navale. C'est un mouvement profond d'ouverture.

Faut-il penser que cette ouverture à la mer pèse dans les négociations avec l'Iran pour déverrouiller le nucléaire et le possible basculement d'alliance des Etats-Unis de Riyad à Téhéran ?

 

Et la place de la France dans tout cela ? C'est l'une des grandes surprises de cet ouvrage. En adhérant au paradigme défendu par Olivier Chantriaux et Thomas Flichy de la Neuville, alors nous ne pouvons qu'être d'accord avec eux : Paris a fait les bons choix : l'ouverture de la base aux Emirats Arabes Unis démontre que la France a saisi toute l'importance du basculement en cours.
C'était la première ouverture d'une base depuis bien longtemps. Elle est le symbole du basculement à l'Est de notre dispositif de bases, de la réduction de celles d'Afrique de l'Ouest au bénéfice de Djibouti et l'implantation militaire française aux EAU. Avec la base de la Réunion, c'est un triangle plutôt bien placé pour contrôler l'océan Indien et l'accès à la Méditerranée.

A cet égard, nous devrions oser faire un parallèle entre nos multiples opérations extérieures en Afrique de l'Ouest et ce basculement à l'Est. N'assiste-t-on pas, toutes choses égales par ailleurs, à une réitération du schéma stratégique dont avait bénéficié la France à l'occasion de la guerre d'Indépendance américaine ? La France, parvenant à s'affranchir des querelles intestines d'Europe, avait pu se battre à armes égales avec l'Angleterre et triompher (pour écrire l'Histoire). La question mérite d'être posée.

 

Nous nous offrons même la gageure historique de le faire avant les Anglais qui pensent revenir à leurs choix de se fermer aux positions East of Aden et East of Suez. Ils pourraient même ouvrir une base dans le Sultanat d'Oman nous apprend l'ouvrage.

 

Dans l'ensemble, l'ouvrage recèle une très grande culture historique et navale en si peu de pages. Je ne serais certainement pas le seul à avoir beaucoup appris.

 

C'est sans conteste un ouvrage qui mérite sa place au pied du sapin cette année. Il est à lire sans hésiter et à offrir à ceux qui hésitent. La lecture de l'Histoire dans le temps long qu'il donne permettra à chacun d'échapper à la dictature de l'immédiateté et de retrouver le goût de la réflexion.

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